Marc Wetzel « Seule est la solitude »

Jacques Basse– Seule est la solitude – Société des Ecrivains 2014

Un petit mot sur le livre humble et véridique de Jacques Basse, « Seule est la solitude » : il y chante ce qu’il est, sans cacher ce qu’il regrette ( comme chacun) de devenir, sans regretter pourtant de s’en faire l’aveu correct – avec la sorte de fierté bénévole de l’auto-confesseur fiable.

« Sur la nuit si grande
l’ombre
s’abat

je me hâte
de déserter ces lieux

comme la bête
chassée de la lande » (p.22)

Trente-et-une strophes, toutes titrées « Solitude », disent le bagage incompressible de notre condition : la solitude, donc, dans l’amour, le deuil, l’ennui, l’incertitude, le désarroi.

« La solitude est insensible
à qui veut la parfaire » (p. 31)

Il ne nie pas la solitude ; elle est la règle pour chacun d’avoir à être la vie de son corps, et l’impératif, la clause imparable (toujours déjà signée, en fait) de toute existence personnelle. Mais il discute ce qu’il en a fait ; il se reproche de l’avoir laissé devenir isolement, d’en avoir peut-être fait fausse occasion d’orgueil et vraie d’égoïsme. Jacques Basse se dénude l’âme sans paravent, il dessine très sûrement ce qui lui a manqué.

« Ô solitude

mystère
qui nous enveloppe

gaine d’ombre
qui masque la vie

fragile comme le doute
qui l’entoure

mais la vie qu’est-ce
pour ceux qui l’ont suivie

une avancée
bien étrange

sur

la portée des croyances
que la solitude avance » (p. 35)

Ce sont des propos d’une loyauté presque ingénue, d’une simplicité ne cherchant ni recul ni excuses.

« Ma solitude a un repère
l’œil avisé
de mon père

mon père en solitaire
est parti un matin
un beau matin de centenaire » (p. 16)

Cela fait penser à la prose vécue des déceptions, des humiliations natives. Comme quand on s’entend dire : « Ton amitié, ta tendresse etc., tu peux te la garder !…». La solitude est toujours exactement la part de soi que tout autre toujours nous aura intimé de « garder » ! C’est la mauvaise, la cruelle évidence du rejet logique : « Tu t’es semé singulier ; récolte-toi donc tel ! ».

« Le vol léger du papillon
sur une touffe de soucis

n’a plus cet imaginaire
cette légèreté de l’euphorie

le survol en solitaire
est devenu de l’ironie (…)

dans son envol
le doute est devenu attentif
à la morale » (p. 39)

C’est un homme qui cherche avec amour, qui cherche avec une joie qui ne se soucie ni d’elle-même ni d’aboutir, on ne sait quelle vie meilleure, une vie qui sache justement faire la joie d’autres, tout en se sachant mortel (car il a l’étrange courage de se savoir routinier, orphelin et perplexe – et sait que les répétitifs, les largués, les hésitants aussi sont mortels). Il va mourir ; le jour viendra vite depuis lequel toutes les fois suivantes du monde seront sans lui.

« j’aime
bien perdre
mon temps en pensant

comme le sablier
qui déverse sans état d’âme
son flot de sable

l’immédiat le guide
vers la fixe éternité
son repaire » (p. 31)

Jacques Basse est, on le sait sans doute, un dessinateur exceptionnel ; par le talent (la sûreté du trait, le rendu des physionomies, saisissent), mais encore par la vocation : il a consacré plusieurs volumes à représenter les visages de centaines de poètes, bénévolement, avec une sorte de généreuse ferveur qui surprend. Il leur offre leur image, et l’occasion, sur la même page, de se commenter. C’est une entreprise unique, qu’on aurait tort de railler (« tant de Narcisses valent-ils tel dévouement ? »), mais qui a sans doute davantage fait leur plaisir que son bonheur. Car l’orgueil légitime des créateurs est ingrat, surtout pour le fidèle démiurge de leur image. Mais c’est un démiurge vrai, qui fait grandir ce qu’il forme ; il est comme un tuteur aimable. Rares sont-ils dans le métier. Le Patron en sait quelque chose.

« Et Dieu dévide
dans l’espace béant
son insaisissable néant
sans doute rempli de vide

seule reste la solitude » (p. 13)

Il y a un petit jeu, parfois, consistant à nommer le monde propre d’un auteur par un certain titre de fable. Pour Jacques Basse, ce serait, je crois : « Le renard et la rose ». Pas une fable drôle ni complète ; mais j’y vois bien un renard mourant (mais pas si triste), et souriant de ruses anciennes lui ayant permis de gagner un temps … volé à nulle rose. Il a la peine courtoise et empressée ; s’il n’a évidemment pas usage de la rose (ni d’aucune fleur) comme telle, il devine, il comprend qu’elle et lui font (ou ont fait) miracle commun.

« futé
jamais par hasard
ne passe le renard » (p. 37). Et :

« Après
la braise du jour

survient
le gel de la nuit

miraculée du jardin
naît la solitude
d’une rose » (p. 20)

marc wetzel